t.c............La Vnus d'Ille

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t.c............La Vnus d'Ille

   aitlahcen.abdellatif 10 2009 - 14:13

La Vnus d'Ille
Visite Ille
"Que la statue, dis-je, soit favorable et bienveillante, elle qui ressemble tant un homme".
(Lucien, L'Homme qui aime les mensonges, chap. XIX)

Je descendais le dernier coteau du Canigou, et, bien que le soleil ft dj couch, je distinguais dans la plaine les maisons de la petite ville d'Ille, vers laquelle je me dirigeais.

"Vous savez, dis-je au Catalan qui me servait de guide depuis la veille, vous savez sans doute o demeure M. de Peyrehorade

Si je le sais ! s'cria-t-il, je connais sa maison comme la mienne ; et s'il ne faisait pas si noir, je vous la montrerais. C'est la plus belle d'Ille. Il a de l'argent, oui, M. de Peyrehorade ; et il marie son fils plus riche que lui encore.

Et ce mariage se fera-t-il bientt ? lui demandai-je.

Bientt ! il se peut que dj les violons soient commands pour la noce. Ce soir, peut-tre, demain, aprs-demain, que sais-je ? C'est Puygarrig que a se fera ; car c'est Mlle de Puygarrig que monsieur le fils pouse. Ce sera beau, oui !"

J'tais recommand M. de Peyrehorade par mon ami M. de P. C'tait, m'avait-il dit, un antiquaire fort instruit et d'une complaisance toute preuve. Il se ferait un plaisir de me montrer toutes les ruines dix lieues la ronde. Or je comptais sur lui pour visiter les environs d'Ille, que je savais riches en monuments antiques et du Moyen Age. Ce mariage, dont on me parlait alors pour la premire fois, drangeait tous mes plans.

"Gageons, monsieur, me dit mon guide, comme nous tions dj dans la plaine, gageons un cigare que je devine ce que vous allez faire chez M. de Peyrehorade ?

Mais, rpondis-je en lui tendant un cigare, cela n'est pas difficile deviner. A l'heure qu'il est, quand on fait six lieues dans le Canigou, la grande affaire, c'est de souper.

Oui, mais demain ?... Tenez, je parierais que vous venez Ille pour voir l'idole ? J'ai devin cela vous voir tirer en portrait les saints de Serrabona.

L'idole ! quelle idole ?" Ce mot avait excit ma curiosit.

"Comment ! on ne vous a pas cont, Perpignan, comment M. de Peyrehorade avait trouv une idole en terre ?

Vous voulez dire une statue en terre cuite, en argile ?

Non pas. Oui, bien en cuivre, et il y en a de quoi faire des gros sous. Elle vous pse autant qu'une cloche d'glise. C'est bien avant dans la terre, au pied d'un olivier, que nous l'avons eue.

Vous tiez donc prsent la dcouverte ?

Oui, monsieur. M. de Peyrehorade nous dit, il y a quinze jours, Jean Coll et moi, de draciner un vieil olivier qui tait gel de l'anne dernire, car elle a t bien mauvaise, comme vous savez. Voil donc qu'en travaillant Jean Coll qui y allait de tout cur, il donne un coup de pioche, et j'entends bimm... comme s'il avait tap sur une cloche. Qu'est-ce que c'est ? que je dis. Nous piochons toujours, nous piochons, et voil qu'il parat une main noire, qui semblait la main d'un mort qui sortait de terre. Moi, la peur me prend. Je m'en vais monsieur, et je lui dis : "Des morts, notre matre, qui sont sous l'olivier ! Faut appeler le cur. Quels morts ?" qu'il me dit. Il vient, et il n'a pas plus tt vu la main qu'il s'crie : "Un antique ! un antique !" Vous auriez cru qu'il avait trouv un trsor. Et le voil avec la pioche, avec les mains, qui se dmne et qui faisait quasiment autant d'ouvrage que nous deux.

Et enfin que trouvtes-vous ?

Une grande femme noire plus qu' moiti nue, rvrence parler, monsieur, toute en cuivre, et M. de Peyrehorade nous a dit que c'tait une idole du temps des paens... du temps de Charlemagne, quoi !


Une statue singulire

Les fentres taient fermes. Avant de me dshabiller, j'en ouvris une pour respirer l'air frais de la nuit, dlicieux aprs un long souper. En face tait le Canigou, d'un aspect admirable en tout temps, mais qui me parut ce soir-l la plus belle montagne du monde, clair qu'il tait par une lune resplendissante. Je demeurai quelques minutes contempler sa silhouette merveilleuse, et j'allais fermer ma fentre, lorsque, baissant les yeux, j'aperus la statue sur un pidestal une vingtaine de toises de la maison.

Elle tait place l'angle d'une haie vive qui sparait un petit jardin d'un vaste carr parfaitement uni, qui, je l'appris plus tard, tait le jeu de paume de la ville. Ce terrain, proprit de M. de Peyrehorade, avait t cd par lui la commune, sur les pressantes sollicitations de son fils.

A la distance o j'tais, il m'tait difficile de distinguer l'attitude de la statue ; je ne pouvais juger que de sa hauteur, qui me parut de six pieds environ. En ce moment, deux polissons de la ville passaient sur le jeu de paume, assez prs de la haie, sifflant sur le joli air du Roussillon : Montagnes rgalades. Ils s'arrtrent pour regarder la statue ; un d'eux l'apostropha mme haute voix. Il parlait catalan ; mais j'tais dans le Roussillon depuis assez longtemps pour pouvoir comprendre peu prs ce qu'il disait.

"Te voil donc, coquine ! (Le terme catalan tait plus nergique.) Te voil ! disait-il. C'est donc toi qui as cass la jambe Jean Coll ! Si tu tais moi, je te casserais le cou.

Bah ! avec quoi ? dit l'autre. Elle est de cuivre, et si dure qu'Etienne a cass sa lime dessus, essayant de l'entamer. C'est du cuivre du temps des paens ; c'est plus dur que je ne sais quoi.

Si j'avais mon ciseau froid (il parat que c'tait un apprenti serrurier), je lui ferais bientt sauter ses grands yeux blancs, comme je tirerais une amande de sa coquille. Il y a pour plus de cent sous d'argent."

Ils firent quelques pas en s'loignant.

"Il faut que je souhaite le bonsoir l'idole", dit le plus grand des apprentis, s'arrtant tout coup.

Il se baissa, et probablement ramassa une pierre. Je le vis dployer le bras, lancer quelque chose, et aussitt un coup sonore retentit sur le bronze. Au mme instant l'apprenti porta la main sa tte en poussant un cri de douleur.

"Elle me l'a rejete !" s'cria-t-il.



La Vnus d'Ille
Une partie de pelote basque

Ds huit heures j'tais assis devant la Vnus, un crayon la main, recommenant pour la vingtime fois la tte de la statue, sans pouvoir parvenir en saisir l'expression. M. de Peyrehorade allait et venait autour de moi, me donnait des conseils, me rptait ses tymologies phniciennes ; puis disposait des roses du Bengale sur le pidestal de la statue, et d'un ton tragi-comique lui adressait des vux pour le couple qui allait vivre sous son toit. Vers neuf heures il rentra pour songer sa toilette, et en mme temps parut M. Alphonse, bien serr dans un habit neuf, en gants blancs, souliers vernis, boutons cisels, une rose la boutonnire.

"Vous ferez le portrait de ma femme ? me dit-il en se penchant sur le dessin. Elle est jolie aussi."

En ce moment commenait, sur le jeu de paume dont j'ai parl, une partie qui sur-le-champ attira l'attention de M. Alphonse. Et moi, fatigu, et dsesprant de rendre cette diabolique figure, je quittai bientt mon dessin pour regarder les joueurs. Il y avait parmi eux quelques muletiers espagnols arrivs de la veille. C'tait des Aragonais et des Navarrois, presque tous d'une adresse merveilleuse. Aussi les Illois, bien qu'encourags par la prsence et les conseils de M. Alphonse, furent-ils assez promptement battus par ces nouveaux champions. Les spectateurs nationaux taient consterns. M. Alphonse regarda sa montre. Il n'tait encore que neuf heures et demie. Sa mre n'tait pas coiffe. Il n'hsita plus : il ta son habit, demanda une veste, et dfia les Espagnols. Je le regardais faire en souriant, et un peu surpris.

"Il faut soutenir l'honneur du pays", dit-il.

Alors je le trouvai vraiment beau. Il tait passionn. Sa toilette, qui l'occupait si fort tout l'heure, n'tait plus rien pour lui. Quelques minutes plus tt il et craint de tourner la tte de peur de dranger sa cravate. Maintenant il ne pensait plus ses cheveux friss ni son jabot si bien pliss. Et sa fiance ?... Ma foi, si cela et t ncessaire, il aurait, je crois, fait ajourner le mariage. Je le vis chausser la hte une paire de sandales, retrousser ses manches, et, d'un air assur, se mettre la tte du parti vaincu, comme Csar ralliant ses soldats Dyrrachium. Je sautai la haie, et me plaai commodment l'ombre d'un micocoulier, de faon bien voir les deux camps.

Contre l'attente gnrale, M. Alphonse manqua la premire balle ; il est vrai qu'elle vint rasant la terre et lance avec une force surprenante par un Aragonais qui paraissait tre le chef des Espagnols. C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, sec et nerveux, haut de six pieds, et sa peau olivtre avait une teinte presque aussi fonce que le bronze de la Vnus.

M. Alphonse jeta sa raquette terre avec fureur.

"C'est cette maudite bague, s'cria-t-il, qui me serre le doigt, et me fait manquer une balle sre !"

Il ta, non sans peine, sa bague de diamants : je m'approchais pour la recevoir ; mais il me prvint, courut la Vnus, lui passa la bague au doigt annulaire, et reprit son poste la tte des Illois.
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